mardi 20 décembre 2011

Fichés ?

Photographie LGdA

A l'initiative de La Revue Française de Généalogie, une visite privée de l'exposition Fichés ? aux Archives nationales a été organisée.
Une vingtaine de privilégiés ont pu découvrir sous la houlette de Pierre Fournié, conservateur général du patrimoine et co-commissaire scientifique de l'exposition (aux côtés de Jean-Marc Berlière, professeur émérite à l'université de Bourgogne) ce thème d'actualité (1), sous un angle différent.

Sous-titrée Photographie et identification du Second Empire aux années soixante, l'exposition se donne pour objectif de montrer à un public le plus large possible la richesse des archives non pas autour d'un personnage ou d'un évènement, mais d'un processus : quel est le rôle de la photographie dans l'administration ? 
Articulée autour de trois grands thèmes : En quête d'identité : la révolution Bertillon (2), Diversification des usages, Le vertige du fichage universel, l'exposition présente comment la photographie, depuis son apparition en 1839, a servi a identifier les individus.
Ce sont des documents aussi divers que des registres, listes, dossiers, fiches signalétiques, tous issus des archives, qui sont montrés au public.

On retiendra parmi ceux-là les registres de la police des mœurs dont le registre des courtisanes ainsi qu'un album d'images pornographiques avec une notice judiciaire. Ces documents sont exceptionnels car, entreposés en dehors de l'Hôtel de ville de Paris, ils ont été préservés de l'incendie de 1870 qui a détruit, outre l'état civil, les archives de la Préfecture de police.
En 1871, à la demande de la justice, le photographe Ernest Eugène Appert se rendra dans les prisons versaillaises pour réaliser le portrait des Communards incarcérés*.
Les années 1880 verront la naissance de l'identité judiciaire (3) avec l'adoption du système Bertillon et celle des premières fiches anthropométriques avec photographies, notamment celles de bagnards*, photographiés torse nu.
L'année 1907 marque une nouvelle étape dans le processus de fichage des individus avec la création par Clémenceau d'une police judiciaire qu'il souhaite présente sur tout le territoire,les brigades mobiles (ou brigades du Tigre). Le Ministère de l'Intérieur est doté d'un service d'archives centralisant les fiches descriptives des individus impliqués dans des affaires criminelles. Les progrès techniques permettent la diffusion rapide du Bulletin hebdomadaire de police criminelle*, premier périodique à faire un usage systématique de la photographie (4). Ce document recense tous les individus recherchés. Malheureusement il n'existe pas d'index (la clé d'entrée sera la date de la disparition de l'individu)

Tous ces documents, aussi exceptionnels soient-ils, sont malheureusement, pour nous généalogistes, très rares car il faut régulièrement épurer :
- Sur environ 1 500 000 dossiers nominatifs produits entre 1907 et les années 40, seulement 2 ou 3 000 sont gardés aux Archives nationales. Seuls les échantillons représentatifs ont été conservés (bande à Bonnot, affaire Landru, dossiers de la traite des femmes, ...)
- En 1914, la Préfecture de Police de Paris célèbre le million de fiches individuelles. Seules quelques centaines sont conservées aujourd'hui aux archives de la Préfecture de Police.

Grâce à la diversification des usages, le généalogiste trouvera plus de sources disponibles dans les archives privées.
Après la Seconde guerre mondiale, la photographie trouve sa place dans les dossiers du personnels des ministères*, des services publics (comme la RATP*), des associations* ou encore des entreprises (Mines de Lens*)
Une autre source à ne pas négliger  : les fonds des photographes. Les exigences nouvelles de l'administration (permis de conduire, cartes d'identité d'étrangers, cartes prioritaires, ...) ont pour conséquence la multiplication des ateliers de photographies sur le territoire national. Détenus aux archives départementales ces fonds pourront, peut-être, révéler le portrait d'un ancêtre.
Les nomades, forains et marchands ambulants faisaient aussi l'objet de fichage. La loi du 16 juillet 1912 définit trois catégories de marchands ambulants, de forains de nationalité française et de "nomades". Elle rend obligatoire pour ces derniers le port d'un carnet anthropométrique* individuel ou collectif (5).

Vers le fichier central : c'est en 1935 qu'est créé le fichier central. Il concerne tous les individus fichés au titre de la police dite administrative : police politique, jeux, espionnage, etc. A cela vient s'ajouter les fiches des demandeurs de carte d'identité d'étrangers. 
Constitué de près de 2 millions de fiches, ce fichier a été sais en 1940 par les Nazis. Pendant cette période, il a été restructuré, reclassé, re-conditionné et exploité. Retrouvé en 1945 par les Soviétiques, ce n'est qu'en 1990 qu'il a été restitué par Moscou aux Archives nationales*.
En 1940, le 27 octobre, un décret rend obligatoire la "carte d'identité de français"* : la présence de la photographie ainsi que de quelques éléments signalétiques nous renvoient à Bertillon. Toutefois, signe des temps, figure aussi dans les fichiers des préfectures, la mention du mode d'acquisition de la nationalité et la qualité de "juif".
Le "fichier juif"* exposé dans la crypte du Centre de documentation juive contemporaine provient du ministère des Anciens combattants. Il comprend des fiches individuelles et familiales des Juifs arrêtés à Paris. Il ne s'agit pas du fichier Tulard élaboré à partir du recensement mis en place par les Nazis en 1940. Ce fichier a été détruit à la fin des années 40.

Outre l'intérêt généalogique, cette exposition est une formidable plongée dans l'histoire de France contemporaine. Grand de ce monde ou simple marchand ambulant, tous ont été un jour concerné par ce fichage systématique de l'individu et certain, bien avant de se soucier des traces numériques, ont fait prévaloir leur droit à l'oubli, telle Simone Marie H*.
La jeune femme écrit le 28 février 1945 une lettre au commissaire de police de Nantes. Elle s'y déclare "fière" de l'activité "communo-gaulliste" pour laquelle elle a été arrêtée pendant l'Occupation, mais demande néanmoins que sa fiche soit supprimée, ce qui ne lui a pas été accordé... (6)


Nota : Pris par le temps, nous n'avons malheureusement pas pu aborder les années 1950-1960.

Exposition "Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années soixante"du 28 septembre au 27 décembre 2011 (prolongée jusqu'au 26 janvier 2012)

Archives nationales de France, Hôtel de Soubise, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris.
Tous les jours sauf mardi et jours fériés, de 10h à 12h30 et de 14h à 17h30, samedi et dimanche de 14h à 17h30.
Entrée 6 € (4 € tarif réduit)

* Cotes des documents cités :
Portraits des Communards : Paris, archives de la préfecture de police, série Iconographie, carton 25
Fiches anthropométriques de bagnards : Aix-en-Provence, Archives nationales d'outre-mer, Col H 5097
Bulletin hebdomadaire de la police criminelle : Paris, Archives Nationales F7 14616, 1622, 14627 et 14639 (commence en 1907 jusqu'aux années 50) 
Dossiers de carrière d'inspecteur primaire et de professeur d'école normale d'instituteurs (1880-1882) : Paris, Archives nationales, F17 20224/a, 20751, 21656, 21801/b
Paris, Archives de la RATP
Fédération française d'athlétisme et de basket-ball, cartes annuelles de licence (1928-1932) : Roubaix, Archives nationales du monde du travail, 2007 068 164
Fiches de situation des ouvriers des mines de Lens : Roubaix, Archives nationales du monde du travail, 2006 001
Carnets anthropométriques / Fichiers photographiques / Notices individuelles : Archives départementales
Boites du fichier cetral de la Sûreté nationale : Fontainebleau, Archives nationales, 19940508/141, 258, 305, 313, 689. A noter que ce fond sera versé aux Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine.
Registres de cartes d'identité : Archives départementales
Fichier juif : Paris, Archives nationales, F9 5644, Mémorial de la Shoah
Fiche et lettre de Simone Marie H. : Nantes, archives départementales de la Loire-Atlantique, 4 M 1850



(1) Nouvelle carte d'identité à puce : la Ligue des droits de l'homme dénonce un fichage (Libération.fr, 16 décembre 2011)
(2) Les grandes périodes de la police parisienne : la création du service de l'identité judiciaire et les grandes affaires criminelles (La Gazette des ancêtres, 24 juin 2011)
(3) La Police scientifique déjà chargée des crimes non élucidés voici plus d'un siècle (La France pittoresque, 19 décembre 2011)
(4) Livret Fichés, page 44
(5) Livret Fichés, page 88
(6) Livret Fichés, page 129



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